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Maria CandeaLaélia Véron — Le français est à nous !

Un ouvrage au rythme enlevé, aux propos parfois virulents mais toujours justifiés, en faveur d’un français conçu — et enseigné — comme une langue vivante. Les quelques pages écrites démontrant un français simplifié, qui ne perturbe nullement la lecture mais faciliterait grandement l’écriture, sont délicieuses. Les petits « focus » qui parsèment les chapitres sont passionnants, et relèvent une lecture déjà sacrément distrayante (et instructive). Et pour ne rien gâcher, les autrices1 n’ont pas peur de présenter une bibliographie commentée, un élément trop rare dans les ouvrages de vulgarisation.

Notes

Le français, « le plus germanique des dialectes de latin » :

Si l’histoire politique avait été différente, et si nous avions continué à avoir un Empire qui réunissait les territoires de langue romane, nous aurions considéré que notre langue était un dialecte du latin, à l’instar de ce qui se passe de nos jours dans la plupart des pays où l’arabe est une langue officielle. Du point de vue linguistique, ce serait exact. Si nous avions continué à enseigner les langues romanes comme des dialectes du latin, l’intercompréhension aurait été encore meilleure que ce qu’elle est actuellement ; le français aurait été connu tout simplement comme étant le plus germanique des dialectes de latin.

À quoi sert l’Académie :

Pour résumer, aujourd’hui au XXIe siècle, à quoi sert l’Académie française ? À rien. Rigoureusement à rien. C’est une institution d’opérette. Si elle disparaissait soudainement durant une Nuit du Patrimoine, personne ne s’en apercevrait. Il est tout à fait possible d’avoir des outils linguistiques efficaces sans avoir d’académie. C’est le cas pour la majorité des langues dans le monde, dont la plus étudiée et la plus enseignée à l’heure actuelle : l’anglais.

Les fautes construisent la langue :

Derrière chaque faute courante, il y a une histoire. Une faute que tout le monde adopte cesse d’être une faute. Ce que nous considérons maintenant comme correct pouvait auparavant être considéré comme fautif et vice versa. Connaitre l’histoire de la langue peut nous donner les clés pour comprendre pourquoi certaines tournures cessent d’être considérées comme fautives et pourquoi au contraire d’autres tournures érigées par la norme n’ont aucune chance de s’imposer dans le langage courant. Ensemble, nous continuons à écrire l’histoire du français.

Les prépositions comme marqueur social (cf. « ”Aller chez le coiffeur” mais “aller aux putes” : ce que révèle l’usage des prépositions », The Conversation, 8 avril 2019) :

Pour résumer le match entre « au coiffeur » et « chez le coiffeur », on peut retenir qu’il s’agit d’une opposition entre une logique linguistique et une logique sociale. Sans ce processus de stigmatisation sociale, on aurait pu simplement garder « chez » pour désigner, en accord avec l’étymologie, des endroits où quelqu’un habite et dire ainsi « Je vais chez moi, chez une amie » et « je vais au coiffeur, au Carrefour, à Leclerc, à la SNCF ». Dire « chez le coiffeur » n’apporte aucun apport de sens par rapport « au coiffeur », au contraire. Est-ce bien raisonnable de maintenir cette hiérarchie entre les deux tournures alors qu’elle n’a rien à voir avec la grammaire ?

Sur le masculin générique :

Le passage du masculin du « genre noble » au « générique », neutre, qui engloberait le masculin et le féminin, est assez récent. C’est une idée qui s’est diffusée au XXe siècle, lorsqu’il était devenu moins acceptable d’asséner la supériorité du mâle sur la femelle. Et pourtant, c’est exactement la même idée : la « neutralité » cache mal le postulat de supériorité, qui parvient à faire accepter par exemple le fait qu’un corps humain mâle est à même de représenter toute l’espèce humaine (l’Homme…). L’inverse n’arrive jamais. Aucune symétrie et aucun hasard : simple conséquence de l’idée de supériorité.

Sur l’accord des participes présents :

Il en est allé de même pour les accords des participes présents. Ils étaient encore en usage dans le langage administratif à la fin du XVIIIe siècle : Viennot (2017, p. 71) cite un acte qui parle d’une couturière « demeurante rue Neuve-Saint-Sauveur ». Les accords des pronoms attributs avec le genre de la personne qui parlait ont eux aussi persisté longtemps, comme en témoignent les critiques récurrentes des grammairiens. La règle énoncée par les premiers académiciens, imposant de dire « enrhumée, je le suis » avait à l’époque fait bondir Madame de Sévigné : « Vous direz comme il vous plaira, […] mais pour moi je croirais avoir de la barbe au menton si je disais autrement. »

Sur le masculin pluriel générique (que j’emploie) :

Qu’en est-il de la prétendue valeur générique du masculin au pluriel ? Elle donne également lieu à des débats. Pour défendre cette idée, on rencontre souvent l’argument sous la forme d’un exemple, de type : « Les hommes sont mortels. » Dans cette phrase, « les hommes » désigne de manière indifférenciée les femmes et les hommes, ce qui est censé prouver qu’au pluriel le masculin aurait une valeur générique. Mais les choses ne sont pas si simples et l’exemple est truqué : la valeur générique des hommes vient ici du contenu de la phrase et non du mot au masculin pluriel. En effet, dans la phrase « Les hommes portent moins souvent la cravate », le même mot prend un sens spécifique : il s’agit bien des hommes et non des êtres humains. Il en est de même pour « infirmières », qui sera interprété comme générique dans « école d’infirmières » et comme spécifique dans « les infirmières mobilisées ». Le sens du masculin pluriel, quand il s’agit de désigner des humains, n’est donc pas générique mais sous-déterminé : impossible de savoir s’il désigne seulement des individus masculins ou s’il inclut des individus de genre féminin. Parfois, ce n’est pas très important, mais dans des contextes comme l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme, « Les hommes naissent libres et égaux », l’ambigüité prend un sens politique.

Sur la conception du français de Senghor :

Senghor a défendu sa conception de la langue française avec constance et passion. Mais cette conception n’est pas sans poser problème : elle est globalisante, puisqu’elle réunit en une seule catégorie toutes les langues « négro-africaines » ; elle est essentialiste, puisqu’elle associe le français à une définition figée ; elle est racialiste, puisqu’elle associe des qualités intrinsèques au « Blanc » et au « Noir ». L’opposition entre langue émotionnelle et langue rationnelle crée une hiérarchisation qui sacralise la langue française, supposée seule capable de conceptualisation, par rapport aux langues africaines.

Comment l’enseignement a figé l’orthographe et ralenti les réformes :

Alors que les réformes de l’orthographe s’étaient succédé régulièrement (1694, 1740, 1798, 1835) pour rationaliser l’anarchie des choix initiaux de l’Académie, exagérément compliqués, celle de 1835 a été la dernière grande réforme de simplification. À partir de ce moment, alors même que ses décisions pouvaient avoir enfin un impact vertigineux sur les pratiques écrites des Français de toutes classes sociales, l’Académie a pratiquement abdiqué de l’exercice de son pouvoir. Au moment où il aurait fallu continuer à rationaliser l’orthographe pour l’adapter à un enseignement moderne et général, on a cessé d’y toucher, de peur de faire échouer l’entreprise d’une envergure sans précédent d’enseignement généralisé. On a fini par cesser de se poser des questions sur son amélioration, et on s’est seulement posé des questions sur les moyens de l’enseigner ; quel que soit le nombre d’heures que cela nécessitait et quel que soit le dégout de l’école que cela pouvait provoquer chez les enfants.

« L’écrit va-t-il perdre toute spécificité par rapport à l’oral ? » :

Fait absolument inédit dans l’histoire de l’humanité, nous l’avons vu, l’écrit a dû s’adapter pour la communication instantanée sans aucune vocation pérenne. Non seulement nous avons appris à écrire pour que cela ne reste pas, mais nous allons devoir nous doter de règles collectives de prise de décision pour trier et détruire régulièrement des archives numériques d’écrits, car les capacités de stockage s’épuisent. L’écrit va-t-il perdre toute spécificité par rapport à l’oral ? L’oral va-t-il être modifié du fait de pouvoir être gravé dans le marbre et rendu public ?

Un français des élites et un français du peuple :

Les cris d’alarme lancés par un petit cercle élitiste sont très efficaces pour dissuader le plus grand nombre de poser des questions, pour barrer finalement tout accès à la construction commune du savoir par la majorité. Il ne faudrait surtout pas, par exemple, que les locutrices et locuteurs du français se rendent compte qu’une institution comme l’Académie n’est pas légitime, peut se tromper ou dire d’énormes bourdes linguistiques. Il ne faudrait surtout pas que tous ces gens réalisent tout d’un coup que la langue leur appartient. Qui sait ce qu’une telle remise en question pourrait engendrer ? Une émancipation en appelle une autre…

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  1. Le correcteur orthographique de macOS signale toujours ce mot comme une erreur, à mon grand désarroi, comme il ignore les rectifications orthographiques de 1990.
Couverture du livre Le français est à nous !