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Fabrice Hadjadj — La foi des démons ou l’athéisme dépassé

« Autant dire que les pages qui suivent sont encore plus balbutiantes que les autres », dit Hadjadj à l’abord de la troisième et dernière partie de son ouvrage. Il est vrai que La foi des démons est un livre foisonnant et touffu, grandiloquent parfois. Débordant d’une connaissance profonde — intime — des textes, Hadjadj se laisse aller à quelques bons mots au goût douteux et quelques comparaisons hasardeuses, comme s’il était lui-même le croyant brûlant qu’il dénonce.

Cette longue collection de pensées est décousue comme une conversation au coin du feu peut l’être. Moins écrivain que commentateur, Hadjadj reprend cent fois sa thèse, comme s’il craignait qu’elle soit noyée parmi sa glose. « En tant qu’il nie l’existence de Dieu ou la divinité de Jésus, l’athéisme n’est pas le pire refus de Dieu possible » commence-t-il p. 14, « une foi qui nous rendrait très sûrs de nous-mêmes, une foi sans nuit, car à la mesure de nos propres clartés, nous rend pire que l’athée qui éprouve l’absence de Dieu », termine-t-il p. 278.

Des propos complaisants pour attirer l’athée égaré ? Certainement pas : Hadjadj est trop exigeant, parfois sévère, pour être séduisant. (À dessein : le contraire serait, précisément, diabolique.) Et puis on trouve les mêmes idées chez Bernanos, chez Pascal, ou tout simplement dans l’Évangile selon Marc. Ce n’est rien de nouveau, en somme, mais c’est un rappel littéralement salutaire.

Notes

p. 14-15 :

En tant qu’il nie l’existence de Dieu ou la divinité de Jésus, l’athéisme n’est pas le pire refus de Dieu possible. Pascal y voit même, quand cet athéisme est une inquiétude et non un contentement, un état qu’il faut plaindre plutôt que blâmer : « Plaindre les athées qui cherchent, car ne sont-ils pas assez malheureux ? Invectiver contre ceux qui en font vanité. »

L’athée qui cherche n’est pas satisfait de son athéisme. Il devine que cet athéisme, à devenir trop confortable, se changerait lui-même en un fétiche domestique. C’est qu’il n’est pas facile d’être athée pour de bon. On brise une idole, soit ! mais que ce ne soit pas aussitôt pour en construire une autre : l’argent, la volupté, l’art, la science… Que ce ne soit pas non plus pour sacraliser ce geste du brisement : il y a un intégrisme de la transgression, et ses prêtres sont d’autant plus féroces qu’ils sont persuadés d’être les thuriféraires de l’absolue liberté.

Non, l’athée qui cherche est à la fois l’athée véritable et l’athée finissant. Véritable, parce qu’il ne fait pas de son athéisme un dieu ; finissant, parce que, en conséquence, il souffre d’être athée encore, il redoute cette fermeture qu’il dénonce chez le crédule. Ce paradoxe peut le tenir longtemps comme un cobaye dans la roue de sa cage. Il faut une grâce pour l’en sortir. Voilà pourquoi Pascal à la fois l’admire et le plaint. Voilà aussi pourquoi il pense que l’athéisme, de par sa propre requête, et non par quelque sommation extérieure, exige d’être dépassé.

p. 16-17 :

Outre les fidèles qui l’ayant trouvé servent Dieu, les athées qui ne l’ayant pas trouvé cherchent encore, et ceux qui, sans l’avoir trouvé, ne cherchent plus, il en est d’autres qui ont trouvé Dieu et pourtant ne le servent pas. Ils se perdent dans la mesure même où ils l’ont trouvé. Ils le servent d’autant moins qu’ils se servent de lui. Ceux-là n’écrivent pas des Traités d’athéologie. Ils sont pour cela beaucoup trop spirituels. Les articles de la foi catholique ne font aucun doute à leurs yeux. Et pourtant ils refusent Dieu de la manière la plus radicale — en connaissance de cause. Ceux-là dépassent l’athéisme et nous découvrent un lieu d’autant plus ténébreux qu’il se sert de la lumière pour épaissir ses ténèbres : la clarté faite pour l’illuminer, il la détourne, et par là grossit sa noirceur.

p. 33 :

On pourrait objecter que le diable ici ne ressemble pas tant à un moderniste qu’à un littéraliste. Admettons. Mais, dans l’un comme dans l’autre cas, il s’agit de refuser la médiation du Livre inspiré. Cette médiation, en effet, peut se refuser de deux manières : soit par dissection sans fin, soit par fixation sans ouverture. D’un côté, on la démantibule ; de l’autre, on la pétrifie. Or le diable est toujours double : ennemi de la vie, il flatte l’ectoplasme autant que le fossile. La seconde tentation peut donc tenir de ces deux façons. Elle nous donne de voir ces deux ennemis — l’hypercriticisme et le fondamentalisme — comme deux jumeaux mimétiques, lesquels à la fois s’affrontent et s’accordent pour refuser à la Bible sa fonction d’intermédiaire. Religiosité de l’individu qui éconduit la surprise d’une Révélation ; religion du Livre qui rejette l’épreuve de la Parole vive.

p. 45 :

Le Si tu es Fils de Dieu vise à frayer la voie d’un autre messianisme. Les trois tentations conspirent à proposer un Salut de substitution. Sans doute ont-elles pour but de barrer la Voie, mais c’est en traçant le chemin d’un bonheur strictement terrestre : le pain, la paix, la terre — ne plus connaître la faim, ne plus éprouver d’inquiétude de conscience, conquérir le monde et ses prestiges, voilà ce que doit offrir le véritable messie aux yeux de l’Enfer. N’était-ce pas la grande vision du national-socialisme : une Europe plus unie où régnerait l’homme régénéré ? N’étaient-ce pas les lendemains qui chantent du communisme soviétique : la société sans classe où tous les prolétaires se tiendraient la main ? N’est-ce pas toujours le projet de la technocratie : produire le surhomme pacifié du grand hypermarché mondial ? Ou encore l’appel des djihadistes : établir l’islam planétaire qui aura toutes les bénédictions matérielles d’Allah ? À chaque fois, il s’agit de fabriquer la société parfaite où le pain, la paix et la terre offrent à l’homme un bonheur de bête repue. Mais, pour cela, il faut éliminer tout ce qui est impur, faible ou retors, et notamment ceux qui prêchent une plus universelle et plus profonde joie : le Parti de la Paix mondaine n’a pas de pires ennemis que les apôtres de la Béatitude.

p. 59-60 :

Le bien et le mal semblent échanger leurs rôles. Le vœu nietzschéen de renverser toutes les valeurs est exaucé par-delà son désir. L’Évangile de Marc nous donne pour qualités démoniaques : l’assiduité à l’église, la connaissance de Jésus, la soumission automatique à son commandement… Et il nous signale encore, comme une véritable imitation du Christ, la merveille de faire taire une certaine affirmation du dogme. Comment ne serions-nous pas aussi stupéfaits que les habitants de Capharnaüm ? Ces qualités démoniaques ne rappellent-elles pas celles du fidèle ? Quant à cet ordre du Christ de ne pas proclamer son identité, ne rappelle-t-il pas le décret des persécuteurs ?

p. 69 :

Commentant l’allégorie de la Caverne, Heidegger note que la façon contemporaine de mettre à mort le philosophe, c’est de le rendre célèbre. Rien de plus efficace pour effacer le sage que d’en faire un people, rien de mieux non plus pour éclipser son étoile que de le médiatiser en star. Sa parole une fois débitée en slogans qu’on serine de bouche en bouche, il n’y a plus rien à craindre. Elle ne met plus à la question, elle contribue au bavardage. Qui sait si cette renommée fondée sur le malentendu n’est pas une des premières visées du diable ? Et qui sait si certains pseudo-apôtres, de nos jours, n’en restent pas à cette foi-là ?

p. 89 :

L’amour de soi n’est pas mauvais, s’il est pour la communion que Dieu donne — il est même le fondement de l’amour du prochain : j’aime la Vie, aussi je l’aime en moi et désire la communiquer à autrui. Mais cet amour de soi devient pervers dans la mesure où il n’ouvre pas à ce qui le dépasse. Il se change en amour-propre, dont sainte Brigitte disait qu’on devrait mieux le nommer « haine-propre ».

p. 92 :

[Cet exemple] nous confirme avec rigueur que le démoniaque n’est pas tant vouloir le mal, que de vouloir faire le bien sans obéir à la source de tout bien, de vouloir faire le bien d’après sa propre règle, dans un don qui prétend ne rien recevoir, dans une espèce de générosité qui coïncide avec le plus fin orgueil. Il y va là non d’une ignorance spéculative, mais d’une ignorance pratique, active, qui s’efforce de ne pas considérer les médiations voulues par le Très-Haut, pour notre communion mutuelle, notre dépendance les uns vis-à-vis des autres. Entend-il parler de règle liturgique, de droit canon, de magistère, le démon rue dans les brancards : il le fait au nom de son traditionalisme plus vieux que la tradition, ou de son progressisme plus up to date que le monde à venir. En tout cas, il prie, nous l’avons vu plus haut, avec une ferveur brûlante : Je t’adjure PAR DIEU ne me tourmente pas (Mc 5,7). Pourvu que ce soit avec un missel confectionné ad hoc, pour son usage personnel, ou pour sa secte du moment, dans une spiritualité oscillant entre le masturbatoire et l’orgiaque.

p. 105 :

Dire non dans la lumière est plus ténébreux que le dire dans la pénombre ; mais aussi, dire oui dans la pénombre est plus méritoire que de le dire dans la lumière. Cette demi-obscurité de sa Révélation, pour nous, d’un côté nous préserve d’une foi absolument démoniaque, acquise dans l’orgueil ; de l’autre, elle nous fait éprouver notre misère — que notre prière ne soit pas une pose ni un morceau de bravoure, mais un abandon et un cri ; enfin nous rend participants de l’Amour divin, où la gauche ignore ce que fait la droite — où Dieu donne sans se faire voir, et sa Créature rend sans y être forcée.

p. 169 :

Ce qu’avait bien vu Chesterton. De lui, dans nos milieux, se répète fréquemment cette phrase : « Les idées modernes sont des idées chrétiennes devenues folle », phrase qui, tirée de son contexte, déformée dans son contenu, tourne à la rengaine et s’affole elle-même. On a oublié, dans l’entre-temps, le principe de cette folie idéale : le démembrement de la structure trinitaire du vrai, la dislocation de l’organisme des vertus connexes. Voici le passage d’Orthodoxie d’où notre phrase est extraite : « Le monde moderne n’est pas méchant ; à certains égards, il est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus farouches et gaspillées. Quand un certain ordre religieux est ébranlé — comme le christianisme le fut sous la Réforme — les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes, les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils exercent des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages encore plus terribles. Le monde moderne est envahi des vieilles vertus chrétiennes devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitude. Nous voyons des savants épris de vérité, mais leur vérité est impitoyable ; des humanitaires uniquement soucieux de pitié, mais leur pitié — je regrette de le dire — est souvent mensongère… »

p. 174-175 :

Mais à ce risque polémique s’en ajoute un autre, pédagogique (n’avons-nous pas déjà vu combien pédagogue était Satan ?) : le désir de simplifier la vérité, de la rendre plus humainement accessible, d’attraper mieux la clientèle des chercheurs de sens. Ajuster des dogmes acceptables pour l’intelligence moyenne des hommes. Favoriser une adhésion naturelle, comme une lettre à la poste. Mais comment le message serait-il encore divin ? Ainsi ce bon Sabellius croit-il servir ses paroissiens en leur expliquant que la Trinité est une manière de dire qu’il n’y a pas trois personnes dont la communion fait un seul Dieu-Amour, mais un seul Dieu qu’on appelle Père en tant qu’il crée le monde, Fils en tant qu’il sauve le monde, Esprit en tant qu’il glorifie le monde racheté. Voilà qui facilite le catéchisme. Mais c’est confondre ce qui est plus simple à nos yeux et ce qui est plus simple en soi. D’ailleurs, cet effort pour ramener la foi théologale à l’effet une apologétique ne réussit qu’à la réduire, quant à son mode, à la foi des démons.

p. 246 :

Plus que jamais, aux temps hasardeux d’une numérisation de l’annonce et d’une communion haut débit, il faut insister sur l’actualité, la permanente nouveauté de la proximité physique dans l’ordre le plus spirituel. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille mépriser livres, journaux, conférences, multimédias, superproductions, mais comprendre que ces moyens lourds, supérieurs quand il s’agit de vendre une marchandise, sont inférieurs quand il s’agit du témoignage de la foi. Je peux prêcher l’amour du prochain avec une arme de propagande massive, en mondiovision. Mais mieux vaut prêcher cet amour dans une proximité corporelle, sans aucun écran, car, si l’arme de propagande massive est d’une efficacité optimale pour la promotion d’un slogan de haine ou d’une console de jeux, elle est impuissante à rencontrer une personne dans sa présence à nulle autre pareille.

p. 266 :

Ce n’est pas tant que le démon voudrait se faire chair, mais plutôt qu’il cherche, fondant sur sa proie, à la désincarner, à l’endormir dans un rêve angélique ou bestial. Il n’a pas de pouvoir sur notre conscience, mais il peut manipuler notre imagination et faire pression sur notre affect : en nous invitant à l’orgueil, il trouble notre conscience au point que nous la croyons d’autant meilleure que nous sommes devenus mauvais, ou d’autant pire que la lumière commence à y poindre. « Tu me dorloteras, croyant presser l’autre sur ton cœur ! » La seule manière d’en sortir est d’éviter l’introspection vaine et de s’en remettre à l’inscrutable miséricorde. Saint Paul a cette parole : Ma conscience, certes, ne me reproche rien, mais je n’en suis pas justifié pour autant ; mon juge, c’est le Seigneur (1 Co 4, 4). Et saint Jean a cette autre parole, symétrique : Si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur (1 Jn 3, 20). Dans l’un et l’autre cas, il s’agit de ne pas s’ériger en juge suprême, quand même ce serait un juge compatissant, et de ne pas se fier à ses propres clartés, quand même elles seraient brillantes.

p. 274 :

Le moderne athéisme n’est pas qu’un glissement du Dieu transcendant au dieu inexistant ; il est aussi la dérive d’une dévotion centrée sur l’humanité du Christ vers une religion de l’Humanité tout court. L’éradication trop humaine de l’idolâtrie aboutit à la fabrication de l’idole humaniste — comme à un retour du Veau d’or. De fait, quand on s’imagine en finir avec la fausse dévotion par ses propres forces, on tombe dans la dévotion de soi, c’est-à-dire dans le culte démoniaque par excellence, et les idoles recommencent à pulluler sous d’intangibles matériaux : le Progrès, la Raison, la Révolution, le Marché, la Planète, l’Autre…

p. 278 :

Une foi qui nous rendrait très sûrs de nous-mêmes, une foi sans nuit, car à la mesure de nos propres clartés, nous rend pire que l’athée qui éprouve l’absence de Dieu. Cet athée serait encore en souffrance d’un autre, tandis que notre orgueilleux spirituel n’attend plus rien que de jouir des lueurs de ses cierges.

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Couverture du livre La foi des démons ou l’athéisme dépassé