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Georges Perec — Penser/Classer

Un petit recueil contenant quelques-uns de mes textes favoris de Perec — « Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail », un jour j’aurais une écriture aussi déliée, « Notes brèves sur l’art et la manière de ranger les livres », un délice d’absurdité pratique, « Douze regards obliques », l’une des critiques les plus subtiles (et jouissives) de la mode.

Notes

Je me suis déjà dit qu’il faudrait que j’écrive ce livre, mais je n’ai plus de « table de travail », p. 21 :

Il y a plusieurs années déjà que j’envisage d’écrire une histoire de quelques-uns des objets qui sont sur ma table de travail ; j’en ai écrit un début, il y a bientôt trois ans […].

Besoins et manies des bibliophiles, p. 31 :

Toute bibliothèque répond à un double besoin, qui est souvent aussi une double manie : celle de conserver certaines choses (des livres) et celle de les ranger selon certaines manières.

Trois-cent-soixante-et-un, p. 34 :

Mais pour nous, qui continuons à avoir affaire à une humanité qui s’obstine à penser, à écrire, et surtout à publier, le problème de l’accroissement de nos bibliothèques tend à devenir le seul problème réel : car il est bien évident qu’il n’est pas trop difficile de conserver dix ou vingt livres, disons même cent ; mais lorsque l’on commence à en avoir 361, ou mille, ou trois mille, et surtout lorsque le nombre se met à augmenter tous les jours ou presque, le problème se pose, d’abord de ranger tous ces livres quelque part, et ensuite de pouvoir mettre la main dessus lorsque, pour une raison ou pour une autre, on a un jour envie ou besoin de les lire ou même de les relire.

La bibliothèque comme dispositif d’expérimentation de l’entropie, p. 38 :

Une bibliothèque que l’on ne range pas se dérange : c’est l’exemple que l’on m’a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu’était l’entropie et je l’ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.

On y vient, p. 53-54 :

Exaspération de ses partis pris : ce serait la tendance contraire. Il n’y aurait, en un instant donné et en un domaine donné qu’une seule chose à la mode : par exemple les chaussures de basket, ou le chili con carne, ou les symphonies de Bruckner. Ensuite on changerait : bottes d’égoutier, tarte des Demoiselles Tatin, sonate d’église de Corelli. Pour donner davantage de poids à la chose (et permettre aux dirigeants de notre pays de faire plus efficacement face aux crises économiques qu’ils ont à affronter) on pourrait supposer que ces impératifs uniques aient valeur de loi : les populations seraient en temps utile averties par voie de presse des conditions dans lesquelles elles seront désormais tenues de se chausser, de manger et d’écouter de la musique.

Le présent comme contraire de la mode, p. 55 :

Le contraire de la mode, ce n’est évidemment pas le démodé ; ce ne peut être que le présent : ce qui est là, ce qui est ancré, permanent, résistant, habité ; l’objet et son souvenir, l’être et son histoire.

La bibliothèque, « un des seuls lieux où la lecture soit une occupation collective », p. 121 :

Il arrive donc que l’on lise pour lire, que la lecture soit l’unique activité d’un moment. Un exemple en est donné par des lecteurs assis dans la salle de lecture d’une bibliothèque ; en l’occurence, même, la bibliothèque est un endroit spécial réservé à la lecture, un des seuls lieux où la lecture soit une occupation collective (lire n’est pas nécessairement une activité solitaire, mais c’est généralement une activité individuelle ; il arrive que l’on lise à deux, tempe contre tempe, ou l’un par-dessus l’épaule de l’autre ; ou bien on relit, pour quelques autres, à voix haute ; mais l’idée de plusieurs personnes lisant en même temps la même chose a quelque chose d’un peu surprenant : des gentlemen dans un club, lisant le Times ; un groupe de paysans chinois étudiant Le Petit Livre rouge).

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Couverture du livre Penser/Classer